A propos

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_____UN VERTIGE_____

 

PIOGER RESTITUE DANS SON OEUVRE, L’INTÉGRALITE DE LA FUREUR DE VIVRE

QUI L’ANIME DANS SA COMPLEXITÉ

Max Fullenbaum

 

 

Il y a un vertige dans la peinture de Pioger. Ou bien le corps se disloque dans l’inexprimable, ou bien c’est dans un regard sans fond que le peintre va chercher l’ascèse.

Lorsque le corps se dévoile dans son entier, ce refus existentiel des évidences naturelles conduit le peintre à des écrasements de matière comme pour nier ce qu’il s’évertue à exprimer ou comme pour refuser ce qui s’offre. Le peintre engage avec le tableau la bataille de la plénitude. Or, le négatif de matière que constitue l’écrase­ment ne fait que renforcer la présence de ce qui se délite. Nous savons tous que l’artiste ne peut naître que d’un conflit paradoxal. Celui de Pioger est pathétique parce qu’il oppo­se essentiellement le corps à l’âme. L’inéluctabilité de la décomposition révulse l’artiste mais il récupère ses propres forces en l’exprimant. Ce qui le tue le fait vivre. Il en en résul­te une force, une vitalité que le peintre croit dominer par une abstraction de matières, une espèce de chasteté des pig­ments, une tendance à la monochromie pénitente, qui fait ressortir d’autant plus combien est puissante la force qui le pousse à la sensualité.

Il n’est pas étonnant que Pioger ait balancé de l’abstraction à la figuration avant de trouver sa grandeur nature.

L’abstraction fut pour lui le refus du vertige, une volonté peut-être inconsciente de ne pas se laisser entraîner vers les gouffres amers. Il y avait beaucoup plus de repos à laisser vivre la spiritualité en dehors du charnel mais sa nature véri­table a pris le dessus. Les oeuvres fortes qu’il présente sont des oeuvres figuratives et c’est bien parce que c’est lui.

La part d’abstraction que Pioger a laissé en route, nous la retrouvons dans ses visages à la profondeur quasiment reli­gieuse. Lorsque Pioger abandonne le corps tant aimé, tant maudit pour se consacrer uniquement au visage, il exprime une réelle ferveur mystique comme s’il était libéré de la contrainte corporelle. A la douleur d’être succèdent, dans la variété des regards, une douce sérénité, et osons le mot, une compassion d’amour.

Tout ceci s’obtient en peinture par une recherche permanente de la concision, un souci du trait juste, une écono­mie de moyens mais le vertige ne saurait être obtenu sans une profonde intuition de ce que doit être le fond du tableau sur lequel Pioger place son sujet. Des noirs d’ébène avec un rehaut de points rouges, une fantaisie de libres traits pour apporter le mouvement, un équilibre entre zones claires et foncées, préparent le surgissement de ce qui doit se déta­cher.

Enfin, la justesse de l’harmonie des couleurs, lorsqu’elle se manifeste en dehors du monochrome, témoigne d’un aban­don à la fureur de vivre qui restitue Pioger dans son intégralité et dans sa complexité.

 

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